mercredi 12 juin 2013

Elle est sur le point de réussir sa vie


Elle est jeune, pleine d’enthousiasme et de grâce. Elle sait par quelques astuces souligner sa beauté sans la grimer.
Elle est vive. Elle s’intéresse à un grand nombre de sujets, des plus graves au plus futiles. Experte en ikebana, elle montre des dispositions pour l’astrophysique et joue du piano avec brio.
Au terme d’un parcours scolaire irréprochable, elle est maintenant dotée d’une profession dont l’exercice n’empiétera pas sur ses autres devoirs mais lui permettra de dégager un salaire convenable.
Jeune fille vue de dos - John Constable, 1806
Elle sait s’investir et donner à d’autres que ses proches ; elle s’occupe volontiers du stand des Restos du Cœur lors des journées de solidarité.
Elle cuisine équilibré, sait coudre un ourlet, rendre aux joints de salle de bain leur blancheur d’origine.
Elle prononce des paroles intelligentes et plaisantes. Elle peut tenir compagnie des heures durant sans rien dire d’important ou de dérangeant.
Elle ose parfois des traits d’humour incisif qui trahissent la finesse de son esprit.
Elle fait l’unanimité, en famille, en amitié, au travail.
Elle se montre capable, à l’occasion et à bon escient, d’audaces canailles qui lui donnent du relief.
Elle a de la personnalité malgré sa discrétion. C’est une qualité. Qui aurait envie d’une potiche ?

lundi 27 mai 2013

Le meilleur devant eux


Leurs mains. Doigts enlacés.
Ils chuchotent. Fort. Ils sont un peu sourds.
Jeanine 78 ans et Bautista 81 ans ont une requête.
Nacre rose aux lèvres, friction matinale d’eau de Cologne.
Dans le bureau où, sédiments, éclats de vies méticuleusement broyées, dans le bureau entre un petit vent ingénu.
Jeanine et Bautista sourient.
Se regardent. Je te tiens tu me tiens…  Qui lui explique à l’écrivain public, toi ou moi ?
On a le meilleur devant nous, lance-t-il avec malice.
Sur un carton blanc satiné, deux colombes en relief se bécotent.
On se marie !
Nos enfants, nos amis, comprennent pas.
Ça les dépasse.
Ça les blesse.
Ça leur fait peur.
Nous on n’a plus peur de rien !
Écho du carillon de sa voix. Main sur la bouche, surprise de son audace.
De quoi faudrait-il encore avoir peur ?

jeudi 16 mai 2013

Presque comme dans la chanson


Trop tard pour se défiler. Ils l’ont vue. Ils sourient. Et, réflexe idiot, elle sourit aussi.
Là au milieu des invités, avec Sébastien, c’est Marc, Marc Langlois ! Son soupirant des années lycée. Un brun trop maigre et trop timide qui durant trois ans s’était assis derrière elle en classe, amoureux toujours éconduit toujours éperdu.
Il a visiblement gagné en aisance Marc, et plus encore en corpulence. Et les cheveux, les cheveux… plus un si bien qu’un instant elle se demande si il les avait vraiment bruns.
Marc Langlois, chauve et bedonnant. Ce que les ans nous infligent !
Quoiqu’il n’ait pas été épargné, elle le remet sans hésitation. Il sourit. Il l’a reconnue aussitôt. 

jeudi 25 avril 2013

T'aurais pas une cigarette ?


Tu peux nous parler, tu sais.
Leurs voix chuchotent, embuées de précautions.
Ils sont tous les deux face à elle. Ils veulent savoir, comprendre, aider.
Mais elle ne sait pas quoi leur dire. Elle voudrait juste dormir, ne plus se réveiller, se réveiller dans une autre vie.
Ils attendent. Ils ont eu peur cette nuit. Sans doute n’ont-ils pas dormi, sa mère a pleuré. L’inquiétude depuis des heures déjà a gommé la colère. Ils ne la quittent pas des yeux, leurs visages tendus vers elle.
Elle bredouille qu’elle ne sait pas, qu’elle en a marre. Elle ajoute, à tout hasard, qu’elle ne veut plus aller au lycée.
Mais… Pourquoi ?
Leurs voix montent dans l’aigu, pleines de questions.
Le policier a été très bien, humain et bienveillant, sans jugement. Il les a alertés sur l’âge de leur fille, l’adolescence, son malaise, les drogues, les comportements à risques.
Elle regarde ses chaussures, ses chaussures qui lui font un mal de chien, qu’elle aimerait enlever mais c’est impossible. Il semble qu’avec la souffrance elles se soient soudées à ses pieds. Pour toujours. Une marque au fer. Des chaussures à talons vernies.
Tu peux nous parler, tu sais.

mercredi 17 avril 2013

Indigo Vulcano


Juste après l’explosion, il n’est resté que du bleu. Tellement intense et d’une densité implacable. Une résine monochrome dans laquelle nous avons été saisis, main dans  la main, un sourire aux lèvres. L’éternité bleutée, secrètement espérée.

jeudi 11 avril 2013

Une lettre


Tout de suite elle avait reconnu sa calligraphie. Les boucles des lettres, longues et penchées, pressées de fuir, pressées de vivre.
Elle avait reconnu sa calligraphie et son cœur s’était mis à battre.
Depuis, à chaque fois qu’elle sortait la lettre du coffret caché sous le lit, son cœur s’emballait, sa vue se brouillait.
Le cœur battait en vain. Les larmes coulaient en vain.
La lettre était arrivée avec la pluie et le vent. Un jour de novembre aussi inéluctable que le malheur. Des mois après le départ de Pierre.
Le chemin de terre collait aux semelles et l’eau ruisselait des feuilles brunâtres que les bourrasques arrachaient et jetaient dans un linceul de boue.
Dans la boîte aux lettres, une petite enveloppe à la blancheur phosphorescente.
Elle avait dégringolé la pente jusqu’au fond du vallon, jusqu’à la maison. La lettre sur le cœur tremblant pour la protéger des gouttes, de l’inéluctable novembre. Plus tard, ce sont les larmes qui ont imprimé au papier de petites auréoles de chagrin.
Elle avait décacheté l’enveloppe et déplié la lettre. Une simple feuille de papier sans quadrillage ni fioritures. Quelques lignes seulement à l’encre bleue.
Elle avait reconnu son prénom, en haut à gauche. Du reste, elle n’avait rien saisi.