lundi 15 décembre 2014

Créatures invisibles et objets doués de vie


J’étais un enfant, je vivais avec mes frères et mes parents en lisière d’une petite ville de banlieue, dans une modeste maison environnée de campagne, champs à perte de vue et forêt touffue, derrière une inextricable haie de thuyas où s’attardait la rosée et proliféraient les araignées. 
J’étais un enfant, je vivais dans une dimension plus vaste que la simple réalité de ma famille, de l’école, de la haie de thuyas, entouré de créatures invisibles et d’objets doués de vie. Aussi loin que je me souvienne, j’entrais en communication avec tout ce qui peuplait le monde. J’assistais depuis la terrasse aux conciliabules des moineaux sur la meilleure façon de berner le chat des voisins, la pluie frappant les carreaux de ma chambre m’envoyait des messages cryptés, le fauteuil râpé sur lequel je livrais des batailles de figurines m’alertais toujours au retour de mon père de son humeur, d’un massif de graminées le long du chemin s’échappait un ensorcelant bouquet de voix de fillettes… Tout vivait, bruissait constamment et le plus simplement qui soit.
Un jour, au fond de la remise abandonnée, dans les rayons lumineux d’un tourbillon de poussière, le temps d’une vibration de l’air, m’apparut même un ange, un vrai, sans ailes mais doté de l’intensité de présence propre aux êtres de cette nature. J’en fus saisi, sapristi un ange ! puis transporté mais pas effrayé. Une enfance pétrie de catéchisme et de vieux contes où le surnaturel règne en maître et des dispositions naturelles m’avaient déjà rendu familiers les esprits de toutes sortes.

jeudi 27 novembre 2014

Attendre a fait son temps


Quand ai-je commencé à ne plus attendre ?
Difficile de dater ce non-évènement passé d'autant plus inaperçu que l’objet de ma folle espérance a continué à hanter mon esprit en dehors de toute attente. Je me suis mis à y penser routinièrement pourrait-on dire, comme un bateau lancé à pleine vapeur poursuit sa course une fois les gaz coupés, emporté par sa propre vitesse.
Je peux en revanche précisément dater le jour où j'en ai pris conscience : le 28 octobre 2007. Je regardais des amis remonter le sentier vers le gîte que nous avions loué en Sologne. Le vent, par bourrasques, m’apportait leurs rires et le parfum des sous-bois. La forêt était rousse et douce, d’une beauté qui vous met avec tendresse la main sur l’épaule. Je me sentais bien, tout simplement, en paix. Tiens, je n'attends plus, me suis-je dit.

lundi 24 novembre 2014

Minuscule Atlantide


Ils sont partis, lui non. Ils ont pris avec eux l’argenterie, la télévision écran plat, le contenu des armoires sauf les conserves.
Il a gardé lesdites conserves, le chat et le pommier que l’on voit par la fenêtre bien que, presque aveugle, lui n’en distingue plus qu’une mélodie froissée les jours de vent.
Ils s’en sont allés avec tous les autres, lui est resté. C’était juste avant que la presqu’île devienne une île.
Ils ne sont jamais revenus.
La mer grise a continué de monter. Son écume cendreuse a grignoté la plage, suivie, si vite, d’une eau sombre et définitive.
La mer grise s’est étendue sur les champs, le village.
De sa modeste colline, il a flairé son odeur d’algues, aigre et collante. De plus en plus proche, on pouvait presque la toucher du doigt après le petit muret.
Il a entendu le chat s’affoler et tourner en rond dans jardin. Ses feulements dérisoires contre les cris des oiseaux de malheur.
Bientôt le jour ne s’est plus levé, obscurci du manège incessant d’innombrables volatiles, goélands, macareux, cormorans, fous de Bassan,… À certaines heures, leur insoutenable vacarme vous arrachait des larmes nerveuses : leurs cris, une armée de craies sur un tableau noir, et leurs ailes musculeuses, des volées de gifles sur l’air mouillé.
Les jours et les jours et les jours sont passés dont il n’a pas tenu le compte. Le jardin changé en éponge s’est rétréci sous les dents d’écume, le petit muret s’est éboulé et enfoncé dans la boue. Un matin, l’un des rares fruits que donnait encore le pommier est tombé dans sa main, de la taille d’une mandarine à peine, gluant et écailleux comme un poisson.

vendredi 31 octobre 2014

Le matin, la fin







La beauté du monde
Quelquefois
Si désarmante et meurtrière


Toute la nuit, la douleur a tenu
Débordé, effacé les limites
Un univers entier
De douleur
Encore une fois
Et d’un coup, au plus obscur, un éblouissement
Une paix inouïe
Comme rarement
Comme jamais
Se lever dans cette paix
Effleurer le parquet, à peine, comme une âme délestée

lundi 6 octobre 2014

Le glaneur de la place de l'église


Les pommes, les cabossées, les pas plus grosses qu’une mandarine, celles qu’ont un gnon brunâtre en pleine trogne ou la peau terne. Ils n’en veulent pas. Moi si, et je leur laisse volontiers les rouges au calibre breveté et les vertes acides passées à la cire.
Les pommes qu’on retrouve le samedi vers 13 h 30 dans le caniveau à côté de la place de l’église font mon délice. Je les cueille avec précaution entre un quignon de pain détrempé et un gobelet en plastique. Je les dépose dans mon cabas, un filet à fines mailles rouges et bleues avec lequel ma mère faisait déjà son marché « Comme d’habitude, hein ?! 120 gr de steak haché de cheval pour le petit». On en trouve plus de la viande hachée de cheval, celle que je mangeais le mercredi en alternance avec le foie de veau, bon pour le fer. Tu deviendras grand et fort…
Avec les pommes pas belles, on trouve aussi des salades un peu flétries à manger de suite, des bouquets de brocolis atteints de jaunisse, des carottes tordues, quelquefois une demi-cagette de tomates et dans une barquette deux cannellonis que le marchand de spécialités italiennes laisse au pied d’un arbre. Que faire de deux cannellonis qui demain ne seront plus du jour… ça se vendra pas !

mardi 23 septembre 2014

Le défi du 23 septembre 2014


Il n’est jamais trop tard.
Parole de sage ou de raté. À ce détail rhétorique il refuse de s’attarder et ne cède pas plus à la tentation de disserter comme l’y enjoint sa nature retorse.
Il n’est jamais trop tard. Un point, c’est tout.
Il va, maintenant, entrer dans la vie. Vraiment. Comme on entre dans la mer. Ça tombe bien, la mer s’étend ample et verte à ses pieds.
23 septembre 2014, premier jour de vacances dans ce coin perdu de la côte amalfitaine. Les conditions les plus favorables sont réunies pour son audacieux projet. Vivre. Hic et nunc.
Voilà trop longtemps qu’il se sent comme une plaine désolée.
Quelques jours avant son départ, la pitié que lui a souvent inspirée l’inconséquence de son existence était parvenue à un degré jamais atteint encore. Au cours de la soirée, des amis s’étaient délectés du souvenir de magnifiques paysages du Connemara qu’ils avaient découverts ensemble dix ans plus tôt et l’avaient taquiné à propos de ce tableau qu’il voulait à toute force acheter à un vieux peintre récalcitrant. Autant de choses dont évidemment il ne se rappelait pas.
Défaut d’attention ou d’implication. La rapidité avec laquelle les instants sombraient définitivement dans l’oubli était sidérante. Il ne retenait rien. Pour parler clair, ne vivait pas ce qu’il vivait, ne faisait que survoler sa vie, toujours occupé à autre chose, pressé par l’instant d’après, obsédé par celui d’avant, déterminé à ne pas se risquer dans le bain corrosif du présent. Ce constat d’une insondable tristesse lui était venu avec un début de gueule de bois. Il s’était couché totalement déprimé aux côtés de sa pauvre vie toute nue. Son anniversaire approchait et, du point de vue statistique, il était parvenu à la moitié de son existence ; la première moitié étant censée être la plus exaltante. Et qu’en restait-il ? Pas grand-chose. Quelques moments forts – pas forcément ceux auxquels on s’attend –, une poignée de mornes îlots essaimés à des mois, des années de distance les uns des autres.
Tenu éveillé par ces lancinantes pensées, le lendemain il avait décidé d’une révolution et réservé un billet pour Naples.
Il n’est jamais trop tard.

lundi 1 septembre 2014

Moscou s'en fout

Souvenirs d'il y a quelques jours, d'il y a vingt-cinq ans

Les bulbes d’or résonnent dans l’aube grise. 
Tu n’entends que ça. D’un noyau de silence, la vibration des bulbes d’or. 
La place est déserte semblable à cette même place déserte il y a vingt-cinq ans.
Tannée par les siècles, la cathédrale se moque de la poignée d’années qui est ta mesure, des anciens et des nouveaux régimes, de la figure des vitrines qui sait maintenant farder les jours mais n’y change rien. Dieu demeure, immuable au clocher des églises, et la vie pareille peuplée d’hommes aux  lourdes paupières.
Toi seule as changé. Une sensation grise et fanée sous les côtes. Sur toi seule le temps semble avoir passé pareil à une marée furieuse, pleine de promesses et de récifs tranchants.
Tu avais la vingtaine et, à la proue des villes, tu guettais l’intrépide rouleau d’écume. Tu l’attendais comme on attend d’entrer dans la vraie vie – est-ce qu’il arrive ? le vois-tu ? est-ce pour maintenant ? – et il y avait à tes côtés quelqu’un qui n’habite plus cette vie, qui était plein d’impatience et de faim, bien décidé à rire et à prendre les plus belles vagues.
Évidemment, Moscou ne se souvient de rien et se foutait de votre espérance, de cette attente de jeunesse, démesurée et insomniaque, dépourvue encore de l’acidité qui menacera de tout ronger de l’intérieur.
Aujourd’hui, en dépit de la brûlure des ans, si l’ami avait été là, vous auriez trouvé, tu en es sûre, le moyen de rire et de voir vos rêves miroiter dans l’or des clochers.
Et rien que d’y songer…, oui, il y a bien quelque espérance immense qui s’enroule autour des bulbes d’or et de ton cœur.

mercredi 16 avril 2014

Mon coeur de briques rouges

Les maisons m’indiffèrent, c’est ce que j’ai longtemps pensé. Des décennies à déménager sans états d’âme, à habiter des petits meublés, des hôtels. Le lieu est insignifiant. Neutre ou presque, à peine si je reconnaissais l’impact d’une naissance à Bangkok ou à Castres. Un homme est un homme. Ainsi avançais-je sur mon chemin, tous les chemins du monde, à la rencontre d’autres comme moi, pas des lieux ni des maisons mais d’autres humains qui seuls importent à mes yeux. Traquant la ressemblance pas la singularité, la ressemblance malgré tout. En dépit des paysages. 
Les maisons m’indifférent, elles sont un point sur une carte, quatre murs. Je sais que pour beaucoup d’entre nous c’est toute une histoire, une vie, un refuge, une étape, une époque de malheur, le cœur du bonheur ; pour moi, rien du tout, c’est rien du tout. Voilà ce que j’ai longtemps pensé, jusqu’à ce que les routes sur lesquelles mon métier me jette me mènent quelque part au nord, dans cette région sinistre et poignante que j’avais oublié si bien connaître. Ça a commencé avec des difficultés respiratoires – la pollution sans doute, les pollens peut-être –,  des insomnies – trop de café dans la journée, de Jenlain au coucher –, des nausées et des vertiges – je vérifie ma tension, normale, à chaque pharmacie croisée, c’est donc plus grave ! –, et puis le cœur qui bat – le sentir battre – soudainement qui s’emballe, et la vue qui se fausse – problèmes de focales, d’exposition, c’est le ciel si bas d’ici, d’un gris si éblouissant. Les maisons m’indifférent, elles ne sont rien du tout, c’est ce dont j’étais convaincu jusqu’à ce qu’avec mon appareil photo en éclaireur j’entre dans Escaudain. Alors des larmes me sont venues et je me suis souvenu de la maison de briques rouges, celle-là même aimée d’un amour tellement puissant et pur qu’il m’a interdit de céder à toute autre.

mardi 25 mars 2014

Au Sud


Je voulais le soleil
J’ai eu l’ombre des ruelles sans ciel
Leurs femmes, je ne les ai pas séduites
Leur genou n’a pas plié devant moi
Ni leur esprit goûté mes ténèbres nordiennes
Dans les ruelles sans ciel
Je crache vers l’inaccessible soleil
Bras dessus bras dessous, ils passent bravaches
Lâchant gaiement pets, rires et mots éclatants
Rouge cristal et or torrentiel
Je reçois les postillons scintillants de leur langue
Elle chante dans leur bouche et me gifle sans relâche
Je n’y comprends rien, ne la parle toujours pas
Et ils se rient de moi
Retourner au pays d’où je viens ?
La queue basse comme un chien
Ma honte est la plus haute frontière
De ce côté-ci, je reste
À me dessécher comme écorce d’orange amère
Dans le recoin le plus obscur du Sud
Où je ne suis pas plus que là-bas poète ou prophète
Ni par ultime défi simple vagabond
Je n’ai pas la grâce de ceux qui brûlent au zénith et se font de la poussière
Un matelas moelleux un vaisseau miraculeux
Je ne suis même plus le rêveur du Nord
Je me suis tant moqué de mes frères nordiens,
De leurs nuages bas de leurs rêves falots
Ceux-là que j’ai abandonnés et qui étaient les miens
Comment revenir et leur dire que le soleil est un leurre
Et que je suis pauvre hère, misérable et menteur
Prier qu’ils me laissent à nouveau dormir
Dans la douce froidure des nuages qui bornent leur vie

mercredi 12 mars 2014

Porter le regard ailleurs, n'importe où conviendrait


J’ai pris dix ans, deux avec sursis. Ma peine démarre tout juste, onze mois seulement.
Je fais exactement ce qu’on m’a prédit que je ferai. Je compte chaque jour, chaque minute, alors même que la mesure commune du temps n’a plus cours.
Depuis ma condamnation, je tourne en rond, je tourne à vide. Les dix ans, je les ai déjà pris : mes yeux sont cernés, mon visage raviné, ma démarche éreintée.
Rue de la Santé - Yves Tanguy, 1925
Tous les jours, je caresse le mur de ma main, je le lèche, j’y colle mon oreille. J’imagine le bruit de ses pas, de son cœur, de l’autre côté.
Je viens en fin d’après-midi, à l’heure du déjeuner, quand je peux.
Je colle mon oreille dans l’espoir d’une aubade, d’un mot miraculeux qui donnerait la force de pousser la roue du manège, mais finalement dois me débrouiller seule avec le silence.
Je vais prendre un thé, dans le bar en face où boivent en fixant le mur celles de mon espèce, jeunes ou vieilles, égarées ou désespérées, solitaires ou flanquées d’enfants impatients ou muets.
Je suis la femme du caïd. 
Je dis ça pour me moquer car aussi peu nobélisable que je sois, je ne suis pas stupide à me prendre pour une héroïne de cinéma.
Je ne suis pas la femme du caïd, nous n’étions pas mariés et il ne mérite pas ce titre ronflant, c’est juste un homme que la chance a trahi, un qui n’a pas beaucoup de jugeote sinon il ne se serait pas embarqué dans une affaire aussi risquée et n’aurait pas accepté l’arme que cette arnaque ne justifiait en rien ; avec une arme c’était sûr, c’était trop tentant, il tirerait et il a tiré.

lundi 24 février 2014

Correspondance secrète


Lorsqu’elle s’est couchée hier soir, elle ignorait qu’elle ne se réveillerait pas.
Si elle avait su, elle aurait mis un peu d’ordre dans ses affaires, appelé ses parents qui se morfondent tout l’hiver dans leur grande maison désolée de la Creuse, accordé à son fils l’autorisation d’aller au cinéma, fini le repassage, envoyé un message à son amie Fabienne pour l’assurer du plaisir qu’elle avait eu à passer la journée en sa compagnie, elle aurait réglé pour sa fille les fastidieuses formalités d’inscription pour ce stage en Australie, posté sa lettre de démission rédigée depuis des lustres, fait l’amour avec Damien son mari, débarrassé enfin l’étagère de ses vieux pulls mités, et mon Dieu, surtout, détruit les lettres de Lorenz.
Car bien sûr Damien va tomber dessus. Elles sont à peine cachées, réunies dans une pochette sous une pile de papiers administratifs qu’il devra éplucher pour la succession.
Pourquoi les a-t-elle conservées ? Par négligence ou sentimentalisme. Par nostalgie. De quoi ?  D’un songe …
Lorenz. Un coup de cœur, il y a douze ans. Une rencontre de hasard. Un échange de lettres enflammées comme celui qu’auraient entretenu deux amants du siècle passé.
Mariés tous les deux et heureux, lui à Cologne, elle à Bordeaux, leur relation n’avait jamais été qu'une platonique chimère mais cette correspondance suggérait exactement le contraire. Quelle idiote !

lundi 17 février 2014

Une petite attaque phobique


Elle éprouve une soudaine gêne respiratoire. Aussitôt, elle reconnaît le petit salut familier que lui adresse la peur.
Elle serre un peu plus la barre verticale du métro et tente de relancer la discussion avec Anaïs. Elle fixe le schéma de la ligne pour vérifier l’enchaînement de stations qu’elle connaît par cœur. Son débit de plus en plus rapide oblige son amie à la faire répéter. Il est 22h45. Elles sortent du restaurant et rentrent chez elles. Elle a peur. Elle s’enquière de la destination d’Anaïs, lui propose de passer chez elle boire quelque chose.
Elle a peur de ne pas pouvoir rentrer, de perdre son chemin, de se perdre. Elle toussote pour dégager ses bronches, reprendre son souffle. La foule du métro est trompeuse, c’est la nuit. Dehors, c’est nuit.
Elle s’oblige à penser à ce qu’elle est : une jeune femme active, indépendante, ambitieuse qui mène les projets et les amants où ça lui chante. Elle fixe mentalement son attention, comme elle a appris à le faire au dojo. Elle se concentre sur une photo d’elle, épanouie et confiante, sur le quai de la gare de Bombay, refoule toutes les autres images. Une vie pleine de surprises, de découvertes, de désirs. Tout bouge constamment autour d’elle comme elle le rêvait enfant. Les obstacles sur son chemin, elle les balaye d’un revers de main. Atterrir après 18h de vol dans une ville totalement étrangère ne l’effraye pas.
Elle a juste peur de ne pas pouvoir rentrer chez elle. Cette fois-ci, elle pourrait effectivement ne pas retrouver son chemin, il faut bien que le pire finisse par arriver.
Sa terreur est absurde bien sûr. Elle connaît Paris comme sa poche et réside à la même adresse depuis qu’encore étudiante elle a perçu son premier salaire. 8, avenue Simon Bolivar.
C’est pour ce soir. Elle ne va pas y arriver.
Non. Surtout ne pas se dire ça, ne pas penser ça. Les mots sorciers font apparaître les choses qu’ils nomment.

jeudi 30 janvier 2014

Le bouseux


Face contre terre. Il est couché dans l’herbe. À ses pieds, le vert plus tendre des pousses de scarole, le vert plus sombre des fanes de radis.
C’est un enfant, un petit garçon de la cité, qui en premier le remarque. À cette heure matinale, le coin est désert et les travailleurs, pour ne pas crotter leurs souliers, empruntent le passage cimenté plutôt que le chemin de la parcelle.
L’enfant voit l’homme endormi, face contre terre. Il le reconnaît à ses vêtements de toile épaisse, au fouillis cendré de sa chevelure. C’est le bouseux. Il l’a souvent croisé, arrosoir et serfouette à la main,  soignant cet extravagant petit carré de terre assiégé par les tours.
Ses pieds sont nus dans les pousses de jeune scarole, les fanes de radis. L’enfant s’arrête et le regarde, saisi par l’étrangeté de cette sieste. Brutalement il comprend et la peur explose dans son ventre comme un champignon nucléaire. Il comprend à cause des pieds nus, des cheveux de cendre collés sur la nuque par une boue rougeâtre, à cause de l’angle impossible des jambes par rapport au bassin. Au même instant, des hauteurs de la cité, un cri noir retentit. L’enfant lève les yeux et voit le cri. Pas un lugubre corbeau mais une minuscule silhouette éperdue à un balcon du douzième étage, celui de l’homme endormi.

jeudi 16 janvier 2014

Des chaussons de danse


Après qu’elle a quitté l’appartement, il se lève et trébuche contre le sac abandonné sur le plancher.
En heurtant le chambranle de la porte, il s’ouvre l’arcade sourcilière et, étourdi par le choc, doit s’accroupir. Le sang goûte sur le plancher. L’aube incertaine baigne la pièce de lueurs marines. Le sang coule jusqu’à ses lèvres. Le sang est sucré, l’air salé. C’est un matin à nul autre pareil.
Dans le sac à ses pieds, il découvre : une serviette éponge, des chouchous, une bouteille d’eau, du talc et les chaussons de danse. Ah ! quelle douleur exquise embrasse sa tempe, qu’il est bon de trébucher au lever sur un sac abandonné !
L’aube se défroisse sans bruit et laisse entendre le silence de l’appartement tout murmurant des secrets de la nuit, des promesses du jour. C’est un silence très particulier, totalement inédit même, un silence qui ne se fait pas entendre souvent dans une vie.
Il mesure sa chance. Car c’est évident, car il n’est point question de hasard ou de négligence, sûrement pas !
Une fille comme elle n’oublie pas sans raison ses chaussons de danse. Elle reviendra. Elle reviendra dès ce soir. Elle saisira le prétexte des chaussons. 
Et comme elle reviendra, son cœur se met à flotter dans sa poitrine comme un petit ballon de baudruche.

mercredi 18 décembre 2013

L'heure des devoirs

Robin a mis la chaîne des clips qu’il regarde, affalé sur le canapé, en proie à cette incommensurable fatigue qui terrasse les adolescents en pleine croissance. Pour se reconstituer, il fait un sort au paquet de chips maintenu sur ses genoux. Il n’a pas de devoirs.
Gaspard essaye d’adopter la même attitude délibérément négligée. Plus petit, il n’arrive pas à caler ses baskets poussiéreuses sur la table basse mais lui non plus n’a pas de devoirs.
Il faudrait que je vérifie. Il faudrait que je sévisse. Les enfants d’aujourd’hui n’ont-ils vraiment rien à faire après l’école ? Le théorème de Pythagore se forme-t-il spontanément dans leur esprit ?
Le scenario est bien rôdé. Offensé par mes soupçons, Robin me montrera son cahier de textes où il est écrit : voir la leçon. Et il l’aura vue. C’est-à-dire qu’il aura ouvert son classeur et parcouru la page. Il est demandé de voir pas d’apprendre par cœur ! Pour la forme, en continuant à regarder les clips, un peu plus avachi encore, trop fatigué pour pouvoir même battre la mesure, il rouvrira le classeur en question. Ainsi mon autorité semblera respectée et il aura la paix.
Je suis faible. Je ne pense qu’à être aimé de mes enfants, le devoir éducatif m’échappe totalement.
Gaspard continuera à soutenir qu’il n’a aucun exercice ce soir. Là, j’aurai peut-être un petit coup de sang. Je lui demanderai à brûle-pourpoint « 8 fois 7 » et réussirai à lui démontrer qu’une petite révision s’impose. Moins frondeur que son aîné, il consentira pour cinq minutes à se mettre au travail à la table de la cuisine.
Dans cette même cuisine où l’heure des devoirs a été pour moi un supplice quotidien. Car en dépit des soirées passées à souffrir sur la règle de trois ou les accords en genre et en nombre, mes résultats scolaires ont toujours été dans le meilleur des cas très médiocres.

mardi 3 décembre 2013

Au désert, qu'as-tu vu ?

Dans ta bouche, la blessure du soleil cru.
Une pierre de Rosette arrachée à ta retraite.
Au désert, qu’as-tu vu ?
Il faut se montrer plus radical, déclames-tu, et de projets d’ascèse, tu assommes ton entourage. Tu décrètes qu’il est grand temps. De la saison des questions tu sonnes le glas, place à l’illumination !
Dans ton panthéon, bien sûr : le désert hagiographique. Et pourquoi pas toi ?
Chaperonné par un aéropage de saints et de sages dont tu peux réciter les salutaires paroles, te voilà enfin rendu aux les portes de l’infini.
Le désert paraît conforme à sa légende, la pratique en est rude. Soleil implacable, roches et sable ligués pour le pire, aussi exigeants que des postures yogi. C’est sûr, le continent de la foi est ici.
Sous la lumière tendue comme un arc, cèdent un à un les liens qui t’entravent. Que vienne l’ultime détachement ! À moins qu’au désert, tu n’embrasses un authentique attachement, à Dieu, à l’amour, à la fusion cosmique ou à autre chose. Tu restes ouvert à toutes voies, chacun sa cartographie spirituelle.
Donc au désert, qu’as-tu vu ?
De l’étendue sans queue ni tête et de la durée à en perdre la notion, de la durée au kilomètre et du silence, du silence, têtu, des paysage de pierres nues, de la chaleur et du froid, tous les deux sans issue.

mercredi 20 novembre 2013

Infidélités


-          Et tu en as eu combien ?
-          74.
    Le nombre sort en chiffres pas en lettres. Il claque.
    Aussitôt, il a un peu honte de son exactitude de comptable. Son ami d’enfance reste bouche bée. Il fait  « Ah ouais, quand même. ».  L’ami d’enfance est impressionné, favorablement ou non c’est difficile à déterminer. « Ah ouais, quand même », comme un médecin qui s’incline devant les symptômes d’une maladie, comme le supporter saluant la performance du sportif.
    74 épisodes  infidèles depuis qu’il en emménagé à  Bordeaux. Pas 74 femmes, 46 seulement mais il se retient d’apporter cette précision. L’envie qu’il lui semble déceler chez son interlocuteur l’en dissuade et le requinque. Il ne lui dira pas à quel point il s’ennuie.
    L’ami d’enfance l’a sans doute toujours jalousé pour son audace. C’est lui qui invariablement les entraînait. Quatre cent coups pour s’amuser, pour empoigner la vie. Ses infidélités d’aujourd’hui, c’est un peu comme leurs méfaits d’enfant.
-          Voler des pêches, tu te souviens ?
    Oh oui, cette année-là, les jours, les nuits, brûlants. Deux garçons désœuvrés dans l’été intenable. S’aventurer au bout du village, passer par-dessus la barrière du verger le cœur battant. Frapper les branches avec des épées en plastique pour faire tomber les fruits. Le jus des pêches qui coule sur le menton, le cou. Puis, surgi d’entre les arbres, précédé d’un juron et de son fusil, le fermier. Abandonner les fruits, courir, s’égratigner au talus de ronces. Courir encore. La route interminable et le goudron qui colle aux semelles. S’arrêter à bout de souffle. Vomir sous le soleil éclatant. Des bêtises d’enfant.
    Ils rient à ce souvenir. Ils trinquent aux insouciants méfaits. Les premiers beaux jours sont arrivés. La terrasse est en plein soleil. Ils ont pris des cafés frappés et les glaçons tintent joyeusement. Ouais, voler des pêches…
-          Et Marie ? demande l’ami
-          C’est une femme intelligente.
-          Tu veux dire qu’elle ne dit rien ?!

jeudi 31 octobre 2013

Femme avec enfant


L’hiver est interminable. Il neige sur ses yeux. C’est tant mieux, où qu’elle porte son regard, les choses paraissent ternes et sans issue.
Il a sept ans. Il n’a pas de nom. Trois mois après sa naissance, sa grand-mère a mis fin à l’inconcevable. Elle s’est penchée sur le berceau et a murmuré « Julien… ».
Sa mère, elle, continue de l’appeler l’enfant.
Comme chien, prairie, océan, pot en terre… elle dit « l’enfant ». « Viens l’enfant ! Où est l’enfant ? ». Parfois, au comble de l’amour, elle dit : « Mon enfant ».
Elle le regarde dormir. Il est sa seule joie véritable. Il n’y a rien d’autre. Son petit front pâle se plisse, troublé par un rêve. Une eau limpide déchirée par la meurtrissure d’un silex. Il serre très fort un mouchoir dans sa main. Elle ne l’a pas embrassé pour lui dire bonsoir. Elle était agacée, fâchée contre lui. Des bêtises. Elle regrette tant. Elle pleure. Elle l’appelle. Dans la pénombre de la chambre, elle dit : « Mon enfant ».
L’égalité des jours est un refuge désespérant. Elle prend le bus matin et soir, aux heures de pointe. Elle est debout dans l’allée centrale, accrochée à une poignée en plastique. Souvent elle fredonne en rêvant de tenter sa chance sur les bateaux de croisière. Elle a une belle voix. Son trajet est long. À chaque arrêt, elle est refoulée un peu plus à l’arrière. Elle pense au paysage radieux des campagnes au printemps. Elle dit à voix basse, à cœur murmurant : « J’aimerais marcher au bras d’un homme, qu’avec notre amour nous regardions au-delà des courbes vertes des collines… mais mes yeux sont fatigués, mon ventre flétri et l’enfant pleure la nuit. »
Elle rêve en marchant, astiquant, passant du rouge sur ses lèvres, découpant en petits cubes la viande de l’enfant.
Elle feuillette un livre sur le Brésil. L’enfant est dans l’armoire, il se tait. Elle tient la petite clé dans sa main.

jeudi 17 octobre 2013

Dans la subéraie, un combattant

Le rouge dans l’obscurité émet une vibration caverneuse.
Tout de suite, en roulant de sous la bâche du camion vers le lit caillouteux du chemin, il a entendu l’étrangeté du paysage.
À demi-assommé par sa chute, il a fixé un instant des yeux cet inframonde et distingué à la pointe de la lune l’immensité du maillage sombre et dense des branches, soutenu par d’innombrables colonnes rouges.
Rouges et bourdonnantes.
Au matin diaphane, le grondement de rivière souterraine de la subéraie s’est tu, étouffé par la lumière et la rumeur d’invisibles animaux.














La forêt couvre les collines sur des kilomètres. Si cet éloignement le protège, la distance n’est rien comparée à la durée qui maintenant le sépare de son combat et des siens.
Il palpe, scrute, renifle la terre, la trace d’un lièvre, les broussailles d’arbousier et de myrte. À tâtons apprivoise l’inframonde où se tapir. Il est là pour longtemps, des jours, des semaines, pour tout le temps qu’il faudra.  Il restera jusqu’à l’oubli, jusqu’au signal de la dernière bataille, à fourbir en silence sa volonté et son arme, à maintenir droite et pure l’idée qui l’a menée là.
Baignés des nuées argentées de l’aube, les écorchés.
Les longs troncs à vif des chênes lièges, rouges.
Par-delà leur armée en haillons, les villages phosphorescents halètent sous les guerres fratricides.
Combien de morts depuis hier soir ?

mercredi 2 octobre 2013

La marche du sans-le-sou

Je marchai, je marchai des heures, des jours, des mois durant.
Ma vie s’était réduite à cette seule activité.
Un effroi de funambule me maintenait éveillé.
Quand on n’a pas un sou en poche, on marche, on marche exclusivement et totalement. Il faut être sage ou indigent pour accéder aux abyssales dimensions  de la marche, on y vient et en jouit toutefois différemment selon que l’on est l’un ou l’autre.
Le sans-le-sou à vrai dire n’a pas d’alternative. Que faire d’autre ?
Pas de choix en grisant préambule de mon expérience, aucune quête spirituelle ou promesse d’extase.
Durant des mois, le plus fatalement et prosaïquement du monde, j’ai expérimenté le labyrinthe de la ville, prolifération de rues équivalentes qui si elles tracent différents chemins ne mènent jamais nulle part.
Dans ces rues absurdes, j’avançais d’un pas qu’on eût pu qualifier de nonchalant et presque aristocratique, sauf la chaussure éculée et la mine affligée.
Le sans-le-sou qui dispose de temps à revendre s’applique à prolonger toute distraction pour l’occuper. Je marchais lentement.
Devant moi, la rue s’étirait et oscillait comme un élastique.